Luoping : ma nuit chez les nonnes

Morning view in Luoping - Yunnan, China

C’était après avoir quitté Kunming avec un grand soulagement, lors de mon périple à travers la Chine de l’ouest, juste à la frontière entre la province du Yunnan et celle du Guizhou.

Les champs de colza n’étaient pas encore en fleurs à Luoping. Nous étions début février ; j’avais tout de même l’espoir de voir s’étendre une mer solaire d’où émergent ces îlots formés par les montagnes, posées là parmi les champs, comme des cavaliers sur un échiquier. C’était trop tôt. L’hiver était à peine terminé, les fleurs de colza dormaient encore.

Vers la demeure des nonnes

J’eu ouïe dire qu’un temple bouddhiste, le temple Lingyi, juché à flan de colline, était en capacité d’accueillir les voyageurs de cette contrée reculée, en plus de garantir un des meilleurs points de vue pour observer ce spectacle qui rend Luoping si célèbre. Car, à part pour observer le colza, Luoping n’offre rien d’autre qu’une ville en chantier, bruyante et poussiéreuse. Pour me rendre au temple, je demandais aux mini-vans de la gare routière lequel d’entres eux se dirigeait vers le lieu dit “Jinji Lin”, soit, La Colline du Coq Doré. Forçant mon accent pour enfin réussir à faire comprendre ma requête aux autochtones, un chauffeur me fit signe qu’il se dirigeait là-bas, et m’y emmena moyennant 10 yuans. Le bonhomme me déposa au milieu d’un village en travaux, après une trentaine de kilomètres, près de la grande route qui se dirige directement vers Guiyang, la capitale de la province du Guizhou. J’eu un moment de doute, mais il m’assura que Jinji Lin était bien ici ; en effet, tournant ma tête à droite, j’aperçu le petit temple, plus loin, vers la colline.

Ni une, ni deux, je descendais du mini-van, enfourchais mon sac sur mes épaules puis m’apprêtais à arpenter la pente grimpante. Le soleil cognait fort ; il faisait encore chaud dans cette partie du Yunnan. J’enlevais ma veste Hmong acheté au Vietnam, ainsi que ma fidèle écharpe à carreaux, et me sentie comme une vraie aventurière, ne sachant pas si l’information que j’avais lu quant à l’hébergement dans le temple était encore d’actualité. En effet, elle datait de 2007.

luopinh
Hills in Luoping

De surprises en surprises

Les choses changent en huit années. Après être entrée dans le temple et avoir monté quelques marches, je passais devant deux nonnes, assises à discuter devant la porte de leur dortoir. “Piào”, c’est tout ce que je compris lorsqu’elles s’adressèrent à moi. Il fallait donc acheter un ticket pour passer ; les nonnes faisaient maintenant payer l’accès au point de vue. Je m’acquittais donc du droit de passage de 10 yuans, alors qu’une beauté fade se dégageait du paysage peu spectaculaire, néanmoins bercé par la lumière du couchant.

Nuns in Lingyi Temple, Luoping.
The praying room

Le temple comporte sans doute une centaine de marches à grimper. Impossible de garder mon sac sur le dos ; je le laissais à mi-chemin pour atteindre le point de vue, et le reprendrais par la suite – j’avais assez confiance en ce lieu pour ne pas avoir peur qu’une personne malhonnête vienne le dépouiller. Je restais quelques temps à observer cette étendue verte et vaste, du haut de la colline, déçue de ne pas pouvoir voir les fleurs de colza, mais contente d’être arrivée à destination.

Je pris la décision de redescendre pour discuter avec les deux nonnes et leur soumettre ma requête, à savoir passer la nuit ici.

“Wo xiang sui jiao zhe li wanshang, hao bu hao ?” [Wo chiang sué djiao tcheu li wanchang, rao bou rao ?] (=je souhaiterais dormir ici ce soir, c’est d’accord ?) C’est à peu près ce que j’ai dû formuler, dans mon mandarin bancal, joignant mes mains que je collais à ma joue, penchant la tête sur le côté pour mimer l’action de dormir. Elle se regardèrent, puis acquiescèrent ; c’était d’accord ! Mission accomplie.

– Duo shao qien ? [duo chao tsiène] (=combien ça coûte ?)

– Wu shi kuai. [wou sheu kwouaye] (=50 yuans).

C’était donc 45 yuans de plus qu’en 2007. Qu’importe, 50 yuans est un prix plus que correct, sachant que j’eu, à ma grande surprise, le droit de souper et déjeuner avec les cinq nonnes du temple.

De surprises en surprises

Une des nonne m’accompagna pour me montrer ma chambre, que je partagerais avec deux autres nonnes. C’était une toute petite chambre cubique, composée de quatre lits en bois les uns contre les autres, tous couverts de jolis draps Hello Kitty. Je trouvais cela mignon; on aurait dit une chambre de petites filles.

The nuns' dormitory
Best book for the situation
Part of the Lingyi Temple

Je déposais mon sac et mes affaires au pied du lit, et retournais explorer le temple plus en profondeur. En passant devant la cuisine, une nonne mijotait de gros pains blancs, ronds et légèrement sucrés qu’elle m’invita à manger. Je les engloutissaient en excès, pensant à tort qu’il s’agissait là de mon repas du soir. La nonne ramassa mon bol, m’emmena prier au temple et me convia à rejoindre ma chambre pour me reposer. Je préférais néanmoins continuer à me balader autour du temple.

Arrivée dans une salle dédiée à la prière, je m’avançais pour prendre des photos de l’intérieur décoré de statuts et d’icônes de Bouddha. Une nonne, passant le balais devant l’entrée, m’interpella et insista pour que je dépose de l’argent dans une urne dédiée aux donations. J’essayais de lui expliquer que j’avais déjà payé mon entrée et ma nuit ici. Je sorti 1 yuan pour le geste, et elle me ria au nez en me demandant de mettre plus. Je refusais et sortais du temple pour retourner au point culminant d’où j’avais observé la vallée, mais la nonne me barra le chemin et me vociféra des mots que je ne comprenais pas, en m’empêchant de pousser la porte qui donnait accès aux marches.

Comme cette situation me mis très mal à l’aise, je retournais dans ma chambre me plonger dans la lecture de “On The Road”, jusqu’à ce qu’une nonne vint me chercher pour me convier au réel repas végétarien qu’elle préparait. C’était divin. Il y avait plusieurs plats de légumes cuisinés, entreposés au milieu de la table. En Chine, le partage est la règle : on se sert de ses baguettes pour prendre la nourriture dans les plats, pour ensuite la mettre dans son bol de riz. Voyant que je ne tenais pas mes baguettes correctement, les nonnes en conclurent que je n’arrivais pas à manger ; elles se mirent toutes à prendre de la nourriture avec leurs baguettes pour la déposer dans mon bol, le remplissant chaque fois qu’il était fini. À la fin du repas, j’avais l’impression que mon estomac était remonté dans mon œsophage.

La nonne qui m’avait barré la route précédemment comprit que je restais là. Elle devint par la suite très attentionnée.

J'aurais aimé prendre cette scène en photo, réunies autour de la table carrée sur les bancs de bois, dans la petite cuisine dont la fenêtre donne sur les collines. Comment pourrais-je cependant me rappeler de leurs visages, ridés, marqués par le temps, et pourtant si vivant ? Garder en mémoire leurs sourires. [...] Le ciel est mauve et doux, on entend résonner de part la vallée le bruit des marteaux-piqueurs et des engins qui bâtissent, sans arrêt, ce pays déjà immensément grand [...]

- Journal de bord, Dimanche 25 Janvier 2015

Les nonnes ayant ronflé toute la nuit, je n’ai pas pu fermer l’œil. Les religieuses sont de plus très matinale, se levant à 4h00 du matin pour la prière. J’essayais de dormir plus longtemps, jusqu’à l’heure du petit-déjeuner.

Celui-ci était composé de nouilles épicées et d’une espèce de pâte compacte et gluante, probablement à base de maïs, ayant la consistance d’un chewing-gum, que la nonne a fait frire avec une dose monstrueuse de sucre. Avant de partir, je décidais d’aller une dernière fois aux toilettes ; toilettes sans porte où juste un mur bas, arrivant à hauteur des hanches, vous sépare de votre voisin. Un simple trou servait à l’évacuation des commissions, qui tombaient et dévalaient ensuite la colline. Pratique. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais dans cette situation que ma perspective d’occidentale jugeait embarrassante, sans doute à tort, de devoir faire mes besoins à quelques centimètres d’une nonne.

“Le soleil commence à briller et l’horizon se dégage, je vais faire mes bagages et dire au revoir au temple.” Retournant sur la grand route, je me postais sur le bord de la chaussée, à la Kerouac, avec en main ma pancarte indiquant “Xingyi”, écrit en caractères chinois. Je n’attendais pas longtemps avant que le bus qui s’y rendait s’arrête devant moi. J’avais escompté un trajet à bord d’une voiture, mais qu’importe : l’aventure continuait !

Leave a Reply

Your email address will not be published.